Mondus Novus Une vaste région artistique de l’histoire de l’humanité s’est constituée en dehors de nous et nous demeure mystérieuse. Elle s’était inventée pendant des millénaires sur un territoire immense, inconnu de l’Occident, mûrissant des formes qui sont les plus éloignées, les plus différentes de tout ce que nous connaissions de l’art c’est-à-dire de ces figures symboliques que les hommes façonnent pour exprimer ou tenter de défaire les grandes énigmes de l’existence. L’Egypte, la Mésopotamie, la Chine même, ont des accents qui nous sont familiers. Ce n’est pas le cas des arts millénaires de l’Amérique centrale et du Sud. Engendrés par l’immensité d’une géographie qui les a longtemps protégés de nous, ils répondent à l’appel de dieux, de caciques, de guerriers que nous ne comprenons pas. Ils grimacent des sentiments, hurlent des prières, accompagnent les rituels ou les batailles, transmettent une histoire, des inquiétudes et des aspirations dont nous avons été séparés, dont nous commençons à peine à deviner le sens et qui ne s’emboîtent aucunement dans la vision de l’histoire que l’Occident s’était construite.  Pourtant, ces pierres sculptées, ces céramiques peintes, ces figures masquées, ces parures qui dissolvent la séparation entre les hommes, les animaux et les dieux, manifestent leur croyance en la beauté et en la transcendance. Leur art est donc l’ultime lien complice que nous avons avec eux, nos frères. Quand furent approchées pour la première fois ces populations, elles s’effondrèrent comme de la cendre, massacrées, intoxiquées par leur rencontre avec l’Occident et, sous ce joug navrant, un quart de l’humanité disparut en moins d’un siècle rendant presque muets les panthéons, les traditions et le savoir. Pourtant, ce dont témoignent les œuvres, l’architecture sacrée et l’écriture parfois, c’est, la maîtrise des formes, la précise organisation sociale et urbaine, les fascinantes et paradoxales connaissances scientifiques, mathématiques, agraires, astronomiques, auxquelles elles étaient parvenues avec des moyens rudimentaires et dont nous devinons peu à peu l’étendue. Sur ce territoire immense, grand comme plusieurs fois l’Europe occidentale, pendant au moins six mille ans, se succédèrent ainsi des cultures puissantes et complexes dont les noms capiteux nous impressionnent et dont nous ne savons presque rien. Notre curiosité, en France, ne peut être comblée par les collections publiques. Peu d’objets, peu de recherche, peu de savants. Les grands succès des connaisseurs qui développèrent la maîtrise de l’archéologie et des langues anciennes se sont, avec brio, penchés sur la Mésopotamie, l’Egypte, l’Asie, l’Afrique, les préhistoires, mais l’Amérique, les Amériques, ces sociétés considérables n’ont pas trouvé de musée Guimet, ni d’aile du Louvre qui leur soit consacré. Cependant, comme le fit Dürer lorsqu’il découvrit à Bruxelles en 1520, les dons que fit Montezuma à Hernan Cortes, nous pouvons en tout cas nous livrer au plaisir de la découverte : « Parmi tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, rien ne m’a jamais donné autant de joie que les objets apportés au roi provenant des nouveaux pays de l’or [...] Quelques pièces affichent une habileté extraordinaire. Je suis étonné par l’ingéniosité des habitants de ces terres lointaines », écrivit-il. Ainsi, soixante dix ans après que nous ayons commencé d’explorer la culture séminale des Olmèques dont la vision a irrigué pendant mille cinq cents ans les sociétés qui leur ont succédé, un siècle après qu’ait été très partiellement fouillé Teotihuacan et alors que nous n’avons réellement connaissance que d’une infime partie de ce qui existe, les artistes et les amateurs, ne pouvant déchiffrer le sens profond de ces objets énigmatiques, les rencontrent dans la sphère incomplète mais réjouissante de la délectation esthétique. Ces œuvres, conçues pour adorer des puissances que nous ne connaissons plus, revêtues de pouvoirs essentiels, destinées à communiquer avec les ancêtres ou les esprits, nous les admirons aujourd’hui pour le génie des artistes qui les ont conçues. Et, par la complexité magnifique de leurs formes incomparables, peu à peu, comme, malgré nous, l’irradiation psychique de ces œuvres qui furent couvertes de sang et de parfums nous atteint. Alors, égrenant les objets réunis par le regard implacable du collectionneur, commence un voyage dans le temps et l’espace que nous accomplissons, soutenu par l’avidité de l’œil et les suggestions de l’imaginaire. Depuis presque cinq millénaires, figé par l’incision déterminée du sculpteur, un chamane de Valdivia observe. Issu d’une pierre claire et sans modelé, le personnage, ses yeux de chouette grands ouverts, semble méditer sur la nuit du temps et sur la géométrie parfaite des mouvements céleste qu’exprime l’exacte symétrie qui le compose. On ne peut qu’imaginer que les mystères nocturnes que ce scrutateur interroge sont en relation avec les premiers observatoires découverts au Pérou et en Colombie qui permettaient sans doute de déterminer les moments favorables aux cérémonies ou au rythme des cultures que ces agriculteurs sédentaires surent, les premiers, développer. Mais c’est lui qui ouvre la porte du temps de la collection et c’est après lui que s’engendrent les formes des civilisations américaines réunies ici. Est-ce son descendant, l’autre chamane qui broiera, dans son mortier à tête de singe, les coquillages ou les plantes qui permettront de modifier sa conscience, d’inscrire sa vision  dans la circonvolution mentale que la queue de l’animal suggère et de voir ainsi plus loin que les yeux écarquillés ne le permettent ? Et quel est l’objet spiralé qu’a mis l’orfèvre dans les deux mains fermées du personnage paisiblement extasié, les yeux clos, en fait un flacon à coca réalisé à la cire perdue, patiemment poli au sable fin et dont l’expression béate suggère l’effet de ce qu’il contient ? Ou encore, sur quelle dignité devait être posée la splendide couronne cupisnique du Pérou ? Quel martyr ont souffert les têtes coupées qui l’ornent et dont les flots de sang qui en sont issus se transforment en serpents ? Ceux-ci vont féconder la terre et produire peut-être, la pépite que l’artiste martela pour parvenir à ce chef-d’œuvre dans lequel on devine l’iconographie et le système cosmique de tout un peuple s’élaborer. Feuilleter le catalogue des œuvres rassemblées par la passion exigeante de l’érudit se transforme pour le néophyte en un livre de questions. Chaque pièce Les objets de la collection Berjonneau-Muñoz, qui seront mis en vente le 20 septembre 2017 à Drouot ont inspiré ces réflexions à Jean de Loisy, président du palais de Tokyo...