est une énigme, chaque énigme une promesse de plaisir, chaque œuvre est le début d’un récit interrompu. Alors interrogeons sans frein, mus seulement par l’effet impérieux des figures. Étonnons-nous devant les œuvres, les métates à panneau volant du Costa Rica par exemple et supposons que le défunt était comme l’épi qui devait être broyé sur la meule monolithe dont le support invisible portait la partie centrale hors des lois de la gravité, suspendue déjà dans l’apesanteur de l’inframonde. Admirons le chef-d’œuvre de la sculpture Chupicuaro en céramique, dont l’engobe rouge est animé par des peintures corporelles géométriques. Magnifique statuette qui accompagne depuis plus de deux mille ans le mort dans sa tombe. Homme ou femme ? Effigie de la fécondité aux larges hanches ou au contraire, comme l’induisent les crocs étranges de sa bouche, incarnation de la mort dévorante ? Peut être simplement les deux, un esprit ambivalent, comme la célèbre Coatlicue de Mexico.  Observons les jades olmèques, verts comme les forces de la nature et dont la gueule aux plis tombants et ourlés évoquent le jaguar dont le culte est si présent dans toute l’Amérique du Sud. D’œuvre en œuvre, on découvre dans l’ensemble que l’on examine l’importance de l’animal dans ces civilisations. Il n’est pas séparé des hommes, et ceux-ci les observent, étudient leurs comportements, leur savoir particulier, leur usage des plantes et semblent pouvoir se parer de leurs vertus dans des rites de transformation complexes. Partout, sur les bijoux, les céramiques, les tissus funéraires, les peintures, les masques, ils apparaissent : poissons, escargots, scorpions, papillons, scolopendres, félins, crocodiles, aigles, chiens. Ils sont dessinés sur les tissus funéraires, ils accompagnent les chamanes qui doivent négocier avec eux pour obtenir bonne chasse ou bonnes récoltes. Ils transportent les messages des ancêtres ou des esprits. Ils transmettent dans leur sang ou leur urine les vertus psychotropes des plantes comme le révèlent deux œuvres étonnantes du Pérou dont l’extraordinaire œuvre Mochica, bol posé sur la tête d’un cerf aux cornes enroulées de feuille d’or utilisé pour boire le sang de l’animal qui, gavé de plantes psychotropes trop dangereuses pour l’homme peuvent être ingérées après avoir été filtrée par la bête. L’animal apparaît aussi sur les accessoires de l’inquiétant jeu de balle. Jougs de pierre à forme de crapaud, hacha au crocodile dont la queue s’enroule comme un cycle du temps sur l’éventail de la sculpture et plonge sa gueule jusque dans l’origine chtonienne du monde, ou hacha félin qui évoque la vélocité, ou hacha aigle pour la vista du joueur. Ces transpositions des éléments du jeu ont créé des chefs-d’œuvre de pureté ou de sobriété, toujours hautement symboliques qui sont composés par des imbrications de figures révélant l’habileté et la créativité absolue des artistes. Par ces œuvres rassemblées, le regardeur peut exercer son jugement d’un chef-d’œuvre immémorial à l’autre, en découvrant peu à peu en chacune de ces représentations les bribes du poème inquiet de nos existences. Ces expressions inédites, pathétiques, terrifiantes, souveraines et indifférentes aux règles d’un Occident qu’elles ignoraient, inventent des langages avec lesquels on se familiarise avec la même excitation que les critiques durent le faire lorsqu’ils rencontrèrent la grande reconstruction cubiste du monde ou comme l’amateur d’art contemporain le vit à chaque fois qu’il découvre avec jubilation un artiste qui est parvenu à une expression jusque-là inconnue et qui n’appartient qu’à lui. Nous voici donc en immersion, en plongée dans le fabuleux répertoire de l’art précolombien qui nous permet cette fois-ci, par la grâce de quelques-uns de ces spécimens les plus rares passionnément et scrupuleusement rassemblés, de savourer un goût d’ailleurs et de bizarre, une excitation heureuse qui ouvre notre conscience à des plaisirs savants et indomptés qu’Ehecatl, le dieu du vent que l’on a découvert ici, assis, le visage partiellement caché par un masque de singe hurleur dissipera d’un souffle. Jean de Loisy Président du Palais de Tokyo 2017 Retour à la Home Ce qu’ils ont écrit sur l’art précolombien